Semaine du 6 au 12 octobre 2026
LES 3 INFOS QUI COMPTENT CETTE SEMAINE
▸ 🔺 L'euro a glissé cette semaine vers son plus bas niveau en 17 mois face au dollar, sous 1,12 $, pendant que les investisseurs japonais continuent de se délester de la dette française à un rythme inquiétant.
▸ 🔺 Le CAC 40 est retombé à son plus bas niveau depuis sept mois avant de rebondir en fin de semaine, pris en étau entre la flambée des rendements obligataires et les tensions au Moyen-Orient qui font grimper le pétrole.
▸ 🔺 Les taux de crédit immobilier repartent à la hausse en ce mois d'octobre (jusqu'à 3,75 % sur 25 ans), tandis que les ETF Bitcoin et Ethereum encaissent plus d'un milliard de dollars de sorties depuis le début du mois.
L'EURO, LE JAPON ET LA DETTE FRANÇAISE : CE QUI FAIT VRAIMENT PEUR CETTE SEMAINE
Il faut le dire sans détour : la semaine qui vient de s'écouler est celle où plusieurs signaux inquiétants, jusque-là séparés, ont commencé à se répondre. L'euro, d'abord. La monnaie unique a touché un plancher à 1,1161 dollar en tout début de semaine, son plus bas niveau depuis mai 2025, avant de se stabiliser un peu au-dessus de 1,12 $ pour le reste de la semaine. Sur un mois, la chute dépasse 4 %. Deux moteurs à cela : la nervosité autour des finances françaises, et une crise politique espagnole qui s'ajoute au tableau, avec des élections anticipées convoquées pour le 29 novembre après le rejet de mesures sur le logement. Un ancien membre du directoire de la BCE a même pointé, dans une tribune remarquée, les tensions créées par la réduction du bilan de la Banque centrale européenne elle-même.
Deuxième signal, et c'est peut-être le plus structurel : le Japon se détourne de la dette française. Les investisseurs nippons détiennent environ 145 milliards de dollars (23 000 milliards de yens) d'OAT françaises — la France est le SEUL pays de la zone euro où le Japon est surpondéré par rapport à son indice de référence. Or ces positions ont déjà reculé de 2,5 % depuis la fin 2025. Un gérant chez Sumitomo Mitsui DS Asset Management a résumé la situation en une phrase : « nous avons tout liquidé » sur la dette française. Un autre gérant, chez Fivestar, n'exclut pas de voir les rendements grimper jusqu'à 7 %. Le mécanisme renvoie en partie au débouclage du fameux « carry trade » du yen — celui qui, en août 2024, avait fait chuter le Bitcoin de plus de 11 % en une seule journée. Nuance importante pour ne pas céder à la panique : les non-résidents, dans leur ensemble, restent majoritaires parmi les détenteurs de dette française et ont même été acheteurs nets au premier trimestre 2026. Il s'agit donc, pour l'instant, d'un mouvement spécifiquement japonais plutôt que d'une fuite générale — mais un mouvement suffisamment lourd pour peser sur les taux.
Et les taux, justement, racontent déjà cette histoire. L'OAT française à 10 ans a touché 4,94 % le 1er octobre, son plus haut niveau depuis 2002, le jour même de la présentation du budget 2027 par Sébastien Lecornu. La France a dû emprunter environ 12 milliards d'euros ce jour-là à 4,93 %, contre une moyenne de 4,32 % en septembre. Les taux se sont ensuite légèrement détendus en fin de semaine, autour de 4,79-4,87 %, mais restent à des niveaux qu'on n'avait plus vus depuis le début des années 2000. En toile de fond : une dette qui représente 119 % du PIB (3 595,5 milliards d'euros), un besoin de financement de 339,7 milliards d'euros prévu pour 2027, et une charge de la dette qui atteint déjà 72,9 milliards d'euros. Le budget 2027, censé rassurer les marchés avec 43 milliards d'euros de mesures de redressement, doit encore franchir un parcours parlementaire à risque : le gouvernement a survécu à de premières motions de censure le 7 octobre, mais le débat sur la partie recettes se tient du 13 au 19 octobre avec un vote solennel le 20, et plusieurs groupes (LFI, Écologistes, une partie des socialistes) ont déjà prévenu qu'ils censureraient en cas de recours au 49.3.
En chiffres : euro à 1,12 $ (-4 % sur un mois) • OAT 10 ans à ~4,85 % (pic à 4,94 % le 1er octobre, plus haut depuis 2002) • dette française à 119 % du PIB • détentions japonaises d'OAT en baisse de 2,5 % depuis fin 2025 • charge de la dette 2027 estimée à 72,9 Md€.
Ce qu'il faut retenir, c'est que ces trois signaux ne sont pas trois histoires différentes : c'est la même histoire racontée trois fois. Un euro qui s'affaiblit et un Japon qui vend rendent le financement de la France plus cher et plus incertain, ce qui pousse les taux à la hausse — et des taux plus élevés se répercutent directement sur le crédit immobilier, sur la valorisation des banques en Bourse, et sur l'appétit pour le risque qui alimente aussi bien le CAC 40 que les cryptomonnaies. On le détaille verticale par verticale ci-dessous.
IMMOBILIER
▸ 🔺 Crédit immobilier : la hausse des taux reprend en octobre, et la fenêtre se referme un peu
Après un mois de septembre où les banques avaient plutôt bien absorbé le choc, octobre marque un vrai coup d'accélérateur. Selon les données de courtiers, les taux moyens s'établissent désormais autour de 3,50 % sur 15 ans, 3,66 % sur 20 ans et 3,75 % sur 25 ans, avec une nouvelle hausse de 0,07 à 0,15 point attendue d'ici la fin du mois. Chez un autre courtier, les chiffres sont un peu plus bas (3,30 % / 3,51 % / 3,58 % sur 15, 20 et 25 ans) mais la tendance est la même : 5 à 8 points de base de plus qu'en août. La Banque centrale européenne a relevé ses taux directeurs de 0,25 point le 10 septembre, et la prochaine réunion, le 29 octobre, sera scrutée de près — c'est elle qui donnera le ton pour novembre et décembre. Logiquement, ce resserrement est directement connecté à ce qui se passe sur la dette française : les banques se refinancent en partie sur les marchés obligataires, et une OAT à 10 ans proche de 5 % ne peut pas rester sans effet sur le prix du crédit.
En chiffres : taux moyen 20 ans ~3,51-3,66 % • taux moyen 25 ans ~3,58-3,75 % • hausse de 5 à 15 points de base en un mois selon les courtiers • prochaine réunion BCE : 29 octobre.
▸ Petite bonne nouvelle technique au milieu de ce tableau : le taux d'usure a lui aussi été relevé au 1er octobre, à 5,40 % pour les prêts de 20 ans et plus (contre 5,29 % au 3e trimestre), à 4,68 % pour les prêts de 10 à moins de 20 ans et à 4,09 % pour les prêts de moins de 10 ans. Ce relèvement donne un peu d'air aux dossiers qui étaient bloqués par le plafond légal alors que leur capacité de remboursement était suffisante — un petit geste qui ne compense pas la hausse des taux nominaux, mais qui évite d'en rajouter.
▸ Les baromètres régionaux montrent par ailleurs des écarts qui se creusent : certaines régions continuent d'afficher des taux sensiblement inférieurs à la moyenne nationale, pendant que d'autres subissent de plein fouet la remontée. Un rappel utile que « le » taux immobilier national cache des réalités locales très différentes selon la tension du marché bancaire régional.
▸ Et il y a un angle qu'on ne regarde pas assez : le poids de l'énergie dans le budget logement. Entre la flambée du pétrole cette semaine (voir plus bas) et un euro plus faible qui rend les importations d'hydrocarbures plus chères, la facture de chauffage des ménages et le calcul de rentabilité des travaux de rénovation énergétique (DPE) deviennent des variables de plus en plus volatiles — un sujet qui va revenir, et vite, dans les discussions sur le pouvoir d'achat logement.
▸ Les bailleurs en location meublée (LMNP) sont vent debout contre un nouveau tour de vis fiscal inscrit dans le budget 2027. Plusieurs d'entre eux racontent avoir fait leurs calculs et obtenir des hausses d'impôt vertigineuses — l'un d'eux évoque jusqu'à 13 000 euros d'impôts supplémentaires par an si la mesure passe en l'état. La commission des Finances de l'Assemblée a bien adopté un amendement, porté par l'ancien ministre du Logement Guillaume Kasbarian, pour annuler ce durcissement — mais rien n'est joué : seuls les votes en séance publique, après les tractations avec la gauche sur la dernière loi de finances du quinquennat, compteront vraiment. De quoi comprendre pourquoi autant de loueurs en meublé disent regretter d'avoir choisi ce statut.
▸ Un nouveau front judiciaire vient de se refermer entre agents immobiliers et plateformes de particuliers. Le tribunal de commerce de Nice a rendu, le 28 septembre, un jugement qui déboute intégralement la FNAIM des Alpes-Maritimes dans son action contre PAP (Particuliers à Particuliers) : panneaux « à vendre », services de coaching et usage du terme « conseiller immobilier » par la plateforme ne constituent, selon les juges, ni pratique commerciale trompeuse ni publicité comparative illicite. Accompagner un vendeur n'équivaut pas à agir à sa place dans la négociation ou la conclusion de la vente — donc pas d'activité d'agence déguisée. La fédération devra même verser 5 000 euros de frais de procédure. Ce jugement confirme des décisions déjà rendues à Paris en 2020 et 2021 (validées en appel en 2022) et clarifie un peu plus jusqu'où un particulier peut accompagner un vendeur sans détenir de carte professionnelle.
▸ Autre évolution à suivre côté location : une plateforme conforme au RGPD et validée par la Cnil doit permettre aux propriétaires de vérifier si un candidat à la location a déjà eu des impayés de loyer. Le principe avait fait polémique à plusieurs reprises depuis 2016, puis avait refait surface dans la bouche d'Emmanuel Macron en 2022 sans suite. Le ministre du Logement actuel a relancé le sujet à titre personnel, en évoquant la piste d'ajouter la dette locative aux informations déclarées sur le site des impôts. Les défenseurs du dispositif insistent : ce n'est pas une liste noire, puisque seul l'historique d'impayés déclaré est consultable, pas un jugement global sur le locataire.
▸ Dossier plus inquiétant : les données de plusieurs millions de propriétaires ont été dérobées fin août sur « Zéro logement vacant », un site piloté par les ministères du Logement et de la Transition écologique, par un groupe de pirates qui avait déjà revendiqué le vol de données de l'administration fiscale. Les personnes concernées ont commencé à recevoir des notifications ces derniers jours. Le risque n'est pas anodin : des données croisant identité, adresse et situation patrimoniale peuvent faciliter repérage de logements vacants, squats ou cambriolages ciblés. Le ministère concerné, de son côté, reste pour l'instant très discret sur l'ampleur réelle du dossier.
BOURSE
▸ 🔺 Le CAC 40 ballotté entre pétrole et taux : plus bas en sept mois, puis sursaut
Le CAC 40 a vécu une semaine de montagnes russes. Après avoir entamé la semaine autour de 7 865 points, l'indice parisien est retombé jeudi à environ 7 730 points — un plus bas depuis sept mois — avant de rebondir vendredi de 0,95 % pour clôturer autour de 7 803 points. Deux forces contraires ont dicté le tempo : d'un côté, la remontée des rendements obligataires et la nervosité sur la dette française ; de l'autre, une flambée du pétrole liée à l'escalade des tensions au Moyen-Orient. Pendant ce temps, Wall Street vit dans un monde complètement différent : le S&P 500 et le Nasdaq 100 ont encore battu des records cette semaine, portés par les grandes valeurs technologiques, totalement indifférents à des taux qui devraient, en théorie, peser sur les actions. Ce découplage entre les deux rives de l'Atlantique est devenu un thème à part entière de ce début d'automne.
En chiffres : CAC 40 de 7 865 à 7 730 points (plus bas en 7 mois) puis rebond à 7 803 points (+0,95 % vendredi) • indices américains à des records historiques la même semaine.
▸ Le baril de Brent est repassé au-dessus de 101 dollars, flirtant même avec les 110 dollars en milieu de semaine selon certaines estimations, après une accélération spectaculaire des attaques contre des navires dans le détroit d'Ormuz : neuf incidents recensés depuis le début du mois, soit déjà la moitié du total de tout le mois de septembre. L'annonce par Donald Trump d'un « cessez-le-feu énergétique » entre la Russie et l'Ukraine n'a eu qu'un effet limité sur les cours, les marchés restant focalisés sur le risque d'approvisionnement au Proche-Orient.
▸ La saison des résultats d'entreprises démarre cette semaine, avec LVMH en tête d'affiche pour ses chiffres du troisième trimestre, suivi de Publicis le 13 octobre et de Pernod Ricard le 15. Un calendrier à surveiller, car ces publications vont donner le ton sur la capacité des grandes entreprises françaises à encaisser un contexte de taux élevés et de consommation hésitante.
CRYPTO
▸ 🔺 Les ETF crypto passent dans le rouge : plus d'un milliard de dollars de sorties en octobre
Changement de régime sur le marché des ETF Bitcoin et Ethereum : après plusieurs semaines d'afflux soutenus, les fonds cotés ont enregistré environ 986,3 millions de dollars de sorties nettes cumulées jusqu'à jeudi, portant le total du mois d'octobre au-delà du milliard de dollars. C'est le signe d'un vrai changement d'humeur chez les investisseurs institutionnels, qui réduisent leur exposition au risque au même moment où les marchés obligataires s'agitent. La coïncidence de calendrier avec la nervosité autour de l'euro et de la dette française n'est probablement pas un hasard : quand l'aversion au risque augmente d'un côté, les actifs les plus volatils encaissent le contrecoup en premier.
En chiffres : environ 986 millions de dollars de sorties nettes ETF BTC+ETH jusqu'à jeudi • plus d'1 milliard de dollars de sorties cumulées sur le mois d'octobre.
▸ Le spectre du carry trade du yen refait surface dans les discussions. Pour mémoire, c'est le débouclage de ce mécanisme qui avait fait chuter le Bitcoin de plus de 11 % en une seule journée en août 2024. La dynamique actuelle autour de la dette française et du Japon n'est pas strictement identique — les capitaux japonais qui sortent des OAT françaises semblent surtout se reporter sur le Bund allemand, donc rester en zone euro — mais le simple rappel de ce précédent suffit à nourrir la nervosité sur les actifs les plus sensibles au risque.
▸ Sur le plan purement saisonnier, octobre démarre statistiquement bien pour le Bitcoin : sur les quinze dernières années, le mois a été positif dix fois, avec un gain médian de 11,2 %. Mais cette année, le cours entame le mois environ 9 % au-dessus de son niveau du jour de la dernière hausse de taux de la Fed, après un mois de septembre qui, historiquement, aurait dû être dans le rouge. Le volume d'achat a par ailleurs diminué depuis début février, et un mouvement de fin septembre a échoué juste sous les 87 400 dollars. De quoi nuancer sérieusement l'optimisme saisonnier habituel — à prendre comme un élément de contexte, pas comme une prédiction.
L'ÉCONOMIE FRANÇAISE EN BREF
Le fil rouge de cette semaine, c'est l'incertitude politique et budgétaire. Le budget 2027, présenté le 1er octobre par Sébastien Lecornu avec 43 milliards d'euros de mesures de redressement annoncées, doit désormais traverser un parcours parlementaire semé d'obstacles : le gouvernement, qui ne dispose pas de majorité absolue, a déjà survécu à de premières motions de censure le 7 octobre, mais l'examen du volet recettes se poursuit du 13 au 19 octobre avec un vote solennel le 20, avant le volet dépenses fin octobre et un vote d'ensemble prévu le 17 novembre. Plusieurs groupes de gauche ont prévenu qu'un recours à l'article 49.3 déclencherait une nouvelle censure. C'est cette incertitude, plus que les chiffres eux-mêmes, qui alimente la nervosité des marchés sur la dette française — et, par ricochet, sur l'euro.
ESSENCE, INFLATION, STAGFLATION : MON AVIS PERSONNEL CETTE SEMAINE
Je vais sortir un instant du registre purement factuel, et je le dis clairement : ce qui suit est mon avis personnel, pas une prévision certaine ni un conseil. Mais je pense, en regardant les éléments de la semaine, que le prix de l'essence a de bonnes chances de s'envoler dans les prochains mois. Voici pourquoi, avec les faits qui m'amènent à le penser.
D'un côté, le pétrole a son propre moteur haussier : les attaques répétées dans le détroit d'Ormuz (neuf en à peine deux semaines, déjà la moitié du total de septembre) maintiennent une prime de risque géopolitique sur le baril, qui a dépassé les 100 dollars et flirté avec les 110 dollars cette semaine. De l'autre côté, un euro qui s'enfonce vers 1,12 dollar rend tout simplement plus chère, en euros, une matière première qui se négocie en dollars. Ces deux effets ne s'additionnent pas, ils se multiplient : même si le Brent restait stable en dollars, un euro plus faible suffirait à faire grimper la facture à la pompe en France. Et si les deux bougent dans le même sens en même temps, comme c'est le cas actuellement, l'effet peut être brutal.
La vraie question derrière cette hausse potentielle, c'est de savoir si elle s'inscrit dans un scénario de stagflation ou de déflation — et honnêtement, les deux lectures sont défendables aujourd'hui. Le scénario stagflationniste dit : des coûts d'importation (énergie) qui grimpent, un euro faible qui renchérit tout ce qu'on achète à l'étranger, et une économie qui reste molle sous l'effet d'un budget d'austérité et de taux élevés — bref, les prix montent pendant que la croissance stagne, le pire des deux mondes. Le scénario déflationniste, à l'inverse, dit que des taux de crédit élevés et un budget restrictif vont finir par casser la consommation et l'investissement plus vite que l'inflation importée ne peut pousser les prix vers le haut, avec un risque de ralentissement généralisé qui, lui, tirerait les prix vers le bas sur la durée. Je n'ai pas de certitude sur lequel des deux scénarios va dominer — et je serais prudent avec quiconque vous l'affirme avec assurance. Ce qui est sûr, c'est que la combinaison « euro faible + pétrole cher + taux élevés + budget contraint » est rarement une bonne nouvelle pour le pouvoir d'achat, quel que soit le nom qu'on lui donne.
UN PARALLÈLE AVEC L'HISTOIRE : ET SI ON REGARDAIT VERS L'ARGENTINE ?
Je me pose une question depuis quelques jours, et je préfère la poser à voix haute plutôt que de la garder pour moi : est-ce qu'on ne retrouve pas, toutes proportions gardées, des ingrédients qui rappellent l'Argentine de la fin des années 1990 ?
Petit retour en arrière, avec les faits vérifiés. En avril 1991, l'Argentine met en place le « plan de convertibilité » : le peso est arrimé au dollar à parité fixe (1 pour 1), via un mécanisme proche d'une caisse d'émission. Pendant quelques années, ça fonctionne : l'hyperinflation argentine, qui dépassait les 1 000 % par an, est maîtrisée. Mais le peso, figé sur un dollar fort, devient de plus en plus surévalué — jusqu'à 80 % d'appréciation réelle entre 1990 et 2001 selon une étude de la Banque mondiale — et la dette extérieure du pays croît plus vite (environ 9 % par an) que ses exportations (7,7 % par an). Pour tenir le cap, Buenos Aires enchaîne un savant mélange de plans de rigueur et de soutiens extérieurs : des « plans de compétitivité » avec exonérations fiscales ciblées, un énorme échange de dette de 30 milliards de dollars (le fameux « mega-swap »), et une ligne de soutien du FMI portée à 22 milliards de dollars à l'automne 2001. Exactement le mélange de restriction et d'aide dont on parle souvent pour décrire un pays surendetté qui essaie de gagner du temps.
Le dénouement, tout le monde le connaît au moins dans ses grandes lignes : en décembre 2001, c'est le « corralito » (blocage des dépôts bancaires), le défaut sur la dette extérieure, et la démission du président Fernando de la Rúa au milieu des émeutes. En janvier 2002, l'Argentine abandonne officiellement la parité avec le dollar. À la fin de l'année 2002, le peso s'échange à 3,40 pour un dollar — une dévaluation d'environ 70 % par rapport à la parité initiale. Les dépôts en dollars des épargnants ont été convertis en pesos à des taux largement défavorables (la fameuse « pesification »), et c'est bien la population, à travers l'épargne rongée et un chômage qui explose, qui a payé la facture de cette décennie de politique figée.
Maintenant, l'honnêteté m'oblige à poser aussi la limite de la comparaison : la France n'a pas de parité à rompre unilatéralement comme l'Argentine avec son peso. L'euro est une monnaie partagée par vingt pays, pas un ancrage que la France pourrait décider de lâcher du jour au lendemain — il n'y a donc pas de mécanisme équivalent à une « dévaluation française » qui serait sur la table. Ce qui se rapproche davantage de la situation argentine, en revanche, c'est le piège plus général : un pays très endetté, qui navigue entre rigueur budgétaire et mesures de soutien, dans un cadre monétaire qu'il ne maîtrise pas totalement, pendant que des créanciers étrangers commencent à douter et à se retirer. Est-ce qu'on en est au même stade que l'Argentine de 1998-2001 ? Non, très certainement pas — les mécanismes de la zone euro, les filets de sécurité européens et le poids de la BCE n'ont rien à voir avec une caisse d'émission argentine isolée. Mais le fil qui relie les deux histoires — un endettement qui dépasse la capacité du pays à convaincre ses créanciers, et des ajustements qui, historiquement, finissent presque toujours par être payés par les ménages plutôt que par les marchés — mérite, je crois, d'être gardé en tête pendant qu'on regarde se dérouler le feuilleton budgétaire des prochaines semaines.
CE QUI SE CROISE CETTE SEMAINE
Le fil le plus évident de la semaine, c'est que l'euro faible, les rendements obligataires élevés et les ventes japonaises ne sont pas trois sujets distincts : ce sont trois symptômes du même mal, et ils se retrouvent au bout du compte dans la même case, celle du crédit immobilier, qui continue de se tendre en miroir de la dette souveraine.
Autre fil à tirer : le décrochage du CAC 40 face aux records de Wall Street coexiste, chez nous, avec des banques françaises qui restent fragilisées par la nervosité sur la dette souveraine — tout en continuant, par ailleurs, à vouloir assouplir la fameuse règle des 35 % d'endettement maximum (HCSF) pour relancer leur production de crédit. Deux positions difficiles à tenir en même temps : s'inquiéter du risque souverain d'un côté, réclamer plus de souplesse pour prêter davantage de l'autre.
Le pétrole et l'euro faible, pour leur part, se croisent directement dans le passage consacré à l'essence et à l'inflation plus haut : ce n'est pas un hasard de calendrier si les deux inquiétudes (prix du carburant, pouvoir d'achat) ressortent la même semaine que la chute de la monnaie. Elles ont la même origine.
Du côté crypto, la coïncidence entre les sorties d'ETF et le retour du spectre du carry trade yen n'est sans doute pas un lien de cause à effet direct cette semaine — les capitaux japonais qui quittent les OAT françaises semblent surtout se reporter sur le Bund — mais elle montre à quel point les marchés les plus spéculatifs réagissent vite dès que l'aversion au risque remonte ailleurs dans le système financier.
Il y a aussi un fil plus discret côté propriétaires : la colère des loueurs en meublé face au coup de rabot fiscal du budget 2027 est un symptôme de plus de la même incertitude budgétaire qui fait trembler l'OAT et l'euro — à chaque ligne du budget qui bouge, c'est un pan entier de la fiscalité patrimoniale qui devient imprévisible du jour au lendemain. Et de façon presque symétrique, la même semaine voit à la fois un nouveau outil pour permettre aux propriétaires de mieux se protéger des locataires mauvais payeurs, et un scandale où ce sont les données des propriétaires eux-mêmes qui se retrouvent exposées : la question de qui détient quelles informations sur qui, dans l'immobilier, devient un sujet à part entière.
Et puis il y a le fil politique, qui chapeaute tout le reste : c'est bien l'incertitude autour du budget 2027 et le risque de censure qui alimentent la prime de risque sur la dette française, laquelle alimente à son tour la faiblesse de l'euro, la remontée des taux de crédit, et la prudence des investisseurs sur toutes les classes d'actifs françaises. Le parallèle argentin évoqué plus haut n'est pas une prédiction, mais un rappel : ce genre de spirale, une fois enclenchée, est difficile à interrompre sans décisions politiques claires — et c'est précisément ce qui va se jouer à l'Assemblée nationale dans les prochaines semaines.
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